Juriste d’entreprise à l’honneur
Pouvez-vous retracer l’évolution de votre carrière jusqu’à présent ?
Durant mes études, j’ai combiné le droit avec un bachelier en philosophie et j’ai suivi un master interdisciplinaire axé sur l’entrepreneuriat. Fraîchement diplômé, j’ai opté pour le barreau. J’ai prêté le serment d’avocat à Bruxelles et exercé au sein du cabinet Altius. Après plus de 10 ans au barreau, j’ai voulu rejoindre le monde de l’entreprise. J’ai alors pris mes fonctions en tant que Legal Counsel chez Google Belgium.
Comment votre fonction au sein de votre entreprise actuelle a-t-elle évoluée au fil du temps ?
Google Belgium conseille les entités du groupe pour leurs activités en Belgique et au Luxembourg, et mon rôle est de gérer les affaires juridiques dans ce contexte. Quant à savoir ce que cela recouvre exactement en pratique, je dirais que la seule chose qui ne change pas, c’est que tout change: les produits et services de Google, les points de droit qu’ils soulèvent, le cadre légal, les demandes des utilisateurs, les questions des autorités, l’organisation interne, etc. Il n’y a pas de plan de carrière prédéfini au sein de l’équipe légale de Google. C’est une entreprise foisonnante avec un rythme d’innovation soutenu: la nécessité de naviguer en terrain mouvant fait constamment évoluer la fonction.
À quoi ressemble une journée/semaine type pour vous ? Quelles sont vos types de tâches préférées?
Ma journée commence et se termine avec ma famille. Professionnellement, elle se déroule habituellement dans notre bureau de Bruxelles, avec de temps en temps du télétravail. J’apprends continuellement car les sujets sont très variés. La journée est ponctuée de réunions, de visioconférences, d’échanges d’emails, de travail collaboratif, de maniement de nos outils IA. Selon les cas, je suis en relation avec des équipes très différentes, y compris d’autres juristes et des ingénieurs à travers le monde. Les dossiers me mènent régulièrement dans les palais de justice ou administrations en Belgique et au Luxembourg. Enfin, je me rends parfois dans des bureaux de Google à l’étranger pour y échanger avec nos collègues.
J’aime le rôle de faire dialoguer le monde du droit et de la technologie. Je trouve très stimulant de rechercher et façonner des solutions concrètes et équilibrées qui font converger les différentes perspectives. Le respect du droit est affaire de nuance, en réalité cela exige souvent une juste mise en balance de nombreux droits et intérêts en présence. Voilà une haute mission!
Pouvez-vous nous décrire l’activité de GOOGLE en quelques mots ?
C’est un défi de résumer un écosystème aussi vaste. Au-delà du moteur de recherche historique et des services publicitaires, Google a développé une large gamme de produits et services englobant le système d’exploitation Android, le navigateur Chrome, les solutions Cloud, les outils de productivité de base comme Gmail, Docs et Meet, la navigation Maps, la plateforme YouTube, les smartphones Pixel, ou encore les véhicules autonomes Waymo.
Fondamentalement, Google déploie aussi et surtout une stratégie d’IA complète, soutenue par la recherche fondamentale de Google DeepMind, les puces TPU et les modèles multimodaux Gemini qui propulsent notamment de nouvelles applications comme NotebookLM pour l’analyse de documents, AI Studio pour les développeurs, Co-Scientist pour la recherche.
Quels sont les grands défis qui vous attendent ?
Le défi majeur est de réussir le virage des IA de façon responsable. Les opportunités pour la science, l’éducation ou la santé sont immenses. Le projet AlphaFold en est un bon exemple: il a révolutionné la biologie en prédisant la structure des protéines, accélérant ainsi la découverte de médicaments et la recherche fondamentale (ce travail a d’ailleurs valu un prix Nobel à Demis Hassabis).
Mais les défis légaux, éthiques et sociaux sont aussi considérables. Google doit naviguer dans un environnement géopolitique et réglementaire complexe et de plus en plus fragmenté tout en maintenant son ambition d’innovation responsable, qui protège les droits fondamentaux et nos sociétés ouvertes.
Vous êtes membre du Conseil de l’IJE. Quelles sont vos ambitions au sein du Conseil ?
Mon objectif est d’accompagner les juristes d’entreprise dans la mutation liée aux IA. Car cette révolution fulgurante dont nous vivons les prémices va profondément transformer nos sociétés à une vitesse sans précédent.
Je veux promouvoir un juriste éminemment humain, intègre et indépendant. Dans un monde où des outils de calcul simulent la cognition humaine, nous avons besoin de têtes véritablement pensantes, façonnées par l’esprit critique, la logique et l’intelligence émotionnelle, et guidées par la conscience. Ma vision pour le juriste d’entreprise est celle d’un partenaire stratégique capable de discernement, formé et outillé pour oeuvrer de manière transversale (à la croisée du droit, du business et des enjeux éthiques et sociétaux), pragmatique (gérant les risques et facilitant des solutions négociées) et agile.
Hormis votre travail de juriste d’entreprise, quels sont vos centres d’intérêt ?
La nature ne cesse de m’émerveiller et je cultive mon jardin. J’aime les activités au grand air et fais régulièrement du vélo et de la course à pied, occasionnellement du ski et du parapente. J’aimerais dédier davantage de temps aux arts comme l’architecture et la musique. Ma famille est mon point d’ancrage et le regard de nos 4 enfants est une source constante d’étonnement et de réflexion…
Quel est votre livre de chevet, ou quelle lecture récente vous a particulièrement marquée ?
Je lis en ce moment un classique d’Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray. Si le choix était fortuit, ce livre écrit en pleine révolution industrielle du XIXe continue à résonner étrangement à notre époque!

Louis-Dorsan Jolly
Juriste d’entreprise, Google Belgium